|
Moi, à Lourdes ?
Jamais, faut pas rêver !
Pendant 60 ans, j’ai proféré cette
déclaration péremptoire et définitive à qui voulait bien l’entendre !
Sûre de moi et qu’on se le dise !
Et ce prénom exécré dont on me
rebattait les oreilles. J’ai des souvenirs d’enfance où une vieille dame
chapeautée et gantée de filoselle me demandait mon nom ; Bernadette ? Oh
le joli prénom… Bernadette Soubirous bien sûr ! Hi ! Hi ! Hi !
Et bien non cela ne me faisait pas rire
du tout, d’autant moins que ce prénom était repris en sept exemplaires
dans ma classe et par ordre alphabétique, je me situais la dernière.
Ainsi le jour de la confirmation, lasse d’entendre Monseigneur tenir le
même discours aux six Bernadette, je lui dis m’appeler ‘ALINE’ !
Gloussements dans les rangs derrière moi ! Et je l’entends me répondre
d’une voix emplie d’émotion : « oh, mon enfant, c’était le nom de ma
mère ! Soyez douce comme elle et vous serez très aimée !
Donc, je redis haut et fort : « moi à
Lourdes jamais ! »
Et voilà que par la voix de Laure,
l’Esprit se manifeste dans cette toute petite phrase anodine : « tiens
moi, en cette année du huitième centenaire, j’irais bien à Lourdes avec
le pèlerinage franciscain ! Il faut dire que Laure et moi, nous avons
une certaine complicité « sororale » et qu’ensemble, nous sommes
capables de petites et grandes folies ! Comme celle d’aller à Lourdes :
elle avec ses 85 ans et à peine remise d’un sournois AVC, moi avec mes
70 ans, encombrée d’un Mistler James Parkinson qui ne me lâche jamais
les baskets ! Encombrée surtout par cette rébellion tenace et viscérale
d’un rejet sans quartier de Lourdes et de ses bondieuseries !!
Ne jamais dire
jamais
Inscrites en bonne et due forme, nous
voyons arriver le jour du départ avec quelques appréhensions ! Laure
hésite, tant sa fatigue est grande, mis elle tient à ne pas me laisser
tomber, moi de même j’y vais pour ne pas la laisser tomber !
Je m’entoure de gris-gris protecteurs :
un chapelet musulman, cadeau reçu à la grande mosquée de Lyon et je
m’invente un personnage pour un travail d’écriture : sœur de Joseph donc
belle sœur de Marie. Joseph m’envoie vérifier que Marie est consentante
de porter tous les jours cette robe et ce voile bleu délavé, tellement
contraire à sa culture
Quand faut y aller,
faut y aller !
Sept heures du matin, on grelotte sur
le parking de La Part-Dieu, on attend le deuxième car prévu qui
n’arrivera jamais !! Ca commence bien ! « Si vous voulez, je peux
laisser ma place, j’irais l’année prochaine » « Que nenni ma mie, le
rendez-vous, c’est cette année »
Voyage superbe, que la nature est
belle, et qu’il fait bon être ensemble ! Et moi qui craignais que l’on
me bassine les oreilles avec moult « Ave, Ave, Ave Maria » ; j’e
n’ai même pas eu besoin de sortir le chapelet musulman !
Arrivée à peu près dans les temps,
accueil chaleureux, installation rapide, nous sommes quatre dans la
chambrée, nous devenons vite copines ! Trois sourdes et quatre
ronfleuses ! Cela promet de belles nuits et de doux réveils !
La vie à Lourdes
commence
Une vie où le tordu, le boiteux, le
‘pas bien fini’ sera servi le premier ! tout est fait pour que ce bancal
soit le prince du jour et des lieux… (texte de François sur le
lavement des pieds)
Nous les malades et autres bancals…
. Nous ne pouvons laisser tomber la
moindre petite cuiller sans que trois ou quatre bénévoles se précipitent
pour la ramasser et nous en apporter une autre.
. Nous pouvons, de nos lits d’insomnie,
sonner de jour comme de nuit et un ange vient vous demander ce que vous
désirez. Séance tenante, on vous apporte le réconfort sollicité.
. Nous ne pouvons quitter notre étage qu’accompagnés
par une hospitalière ou un brancardier. Le pompon est le déplacement en
ville et dans les sanctuaires. D’office, un brancardier costaud, jeune
et bien fait
vous prend dans ses bras et vous pose dans une carriole à capote bleue…
on vous enveloppe comme un nourrisson dans une couverture à carrés de
toutes les couleurs, tricotée par de pieuses dames du monde entier ! Si
le temps est à la pluie, on vous met une deuxième couche de
« protection » imperméable, on relève la capote pour la pluie ou le
soleil et vogue la carriole, plutôt le carrosse royal, digne de toutes
les « Sissi » du monde. Pendant ces huit jours, nous avons été les
« Sissi du Bon Dieu et de sa douce mère » !
En ville, le brancardier suit
scrupuleusement le tracé rouge sur le sol qui nous conduira aux
sanctuaires par les rues commerçantes de la ville. Un magasin sur deux
peut combler votre désir de souvenirs en tout genre, et il y z autant de
restaurants et de café-bistrots où il fait bon siroter une menthe à
l’eau ou une bonne bière au retour de La Grotte ! L’eau de Lourdes, on y
croit, mais faut pas tout mélanger!
Par moment, cela prend un petit air de kermesse, pour
le bonheur de tous ! Je me suis laissé dire par un brancardier alsacien
chevronné que les anges
gardiens se réjouissaient de voir cette ambiance et qu’il leur arrivait
d’esquisser un pas de danse !!!
. Nous sommes réveillés dès potron-minet par une voix
criarde et écorchée d’un frère qui nous invite à la prière !!! Personne
ne peut y échapper car, modernité oblige, les chambres sont sonorisées
avec un central au fonctionnement douteux qui coupe toutes les deux
minutes !!! Nous sommes héroïques de tenter de chanter la gloire de
Dieu dans ces conditions… Puis une voix qui se voudrait câline et
légère, nous donne le programme de la journée. Très peu écoutent et
retiennent mais l’invitation au petit déjeuner, tout le monde l’entend
et la comprend ! Servis et choyés comme des coqs en pâte !
Deux grands moments
Le passage par la piscine et le
sacrement des malades… Alors là « J’ai rien à dire ou alors trop et ça
serait beaucoup trop long » (Anne Sylvestre)
-
La piscine : après une longue..
longue attente, on vous emporte dans un petit, petit local et en moins
de temps qu’il faut pour le dire, vous vous trouvez nue dans les bras
d’une chaleureuse « Mama » italienne ou germanique, trempée dans l’eau
ni froide, ni chaude, rhabillée sans être essuyée mais tout va bien et
sortie toute guillerette ! un merci tout particulier à ma « Mama » qui
elle portait aussi le nom de ma mère : Gabriella !!! une vraie remise
au monde, deuxième sortie des eaux matricielles !
-
Le sacrement des malades ! loin
d’être une extrême onction, c’est plutôt un temps convivial et festif :
environ une bonne centaine de malades et accompagnateurs, cela peut
faire une vraie fête !
Pour cette célébration, il m’avait été demandé de
dire quelques mots de ce cheminement du Jamais à pourquoi pas… Les
conditions pour préparer une « intervention » n’étaient pas vraiment
requises, donc après m’être retirée pour prier, j’ai tenté de parler
d’abondance du cœur, mais les larmes sont intervenues trop vite… et
voilà que je pleure comme une Madeleine.. Un peu de retenue quand
même !!! Devant un évêque !!! Que va penser Mgr Grallet ? Et bien,
Jean-Pierre Grallet, tout Monseigneur qu’il soit, vint se mettre à mes
côtés et me soutint du regard et d’un sourire ouf ! Le cocasse dans
l’histoire est qu’on me félicita pour mon intervention et qu’on me
demande ce papier…mais je n’ai rien dit !!! Je vous assure. Simplement
ce flot de larmes a rejoint celles retenues d’une assemblée de frères et
sœurs !!!
Deux autres grands
moments
Plus privés : un matin, je demande à P.
brancardier sympa, sympa, de m’emmener dès la pointe du jour à la
grotte. J’espérais arriver avant tout le monde, avoir pour moi toute
seule et la grotte, et la vierge et les cierges et tout et tout et
tout ! Raté ! Allez ma belle, retour à la case départ. Trempés par une
pluie tenace nous courons nous mettre à l’abri du côté des cierges ! Là,
aucun pèlerin mais l’homme d’entretien qui nettoie les plateaux. Comme
deux gamins qui jouent avec des allumettes, nous jetons notre dévolu sur
un cierge tout malingre, remisé dans un coin parce que tordu et bancal
lui aussi !! . Ici à Lourdes, il a quand même ses chances. Alors, à
cette heure encore fort matinal, grelotant sous la pluie, nous avons
égrené notre litanie perso en alternance : la sienne, la mienne. La
flamme de notre cierge était bien vacillante comme notre foi mais
vaillante quand même malgré le froid et la pluie!
Et ça durait, et ça durait ! Toute la
parentèle a défilé… et Karim et Floriane, tous les voisins, les amis.
Nous étions gelés « et si nous avions de l’eau dans les yeux ce n’était
pas que de la pluie ! »
Vite, vite retour au centre pour un
petit déjeuner-réconfort puis départ officiel pour la piscine
« Dis, pourquoi dans la vie de tous
les jours, on ne vit pas plus souvent ces temps de communion ? Pourquoi
on court toujours après le temps, après le fric ??? Pourquoi, on doit
toujours être au top niveau ?? » Questions essentielles. « Et pourquoi,
je suis malade, pourquoi moi ??? »
Et mon enquête ?
Il me faut remplir le contrat avec
Joseph, je ne voudrais pas le décevoir.
Le jeudi de l’ascension, quartier libre
à condition de rester avec son brancardier. Ayant oublié sur ma table de
nuit à Lyon tous mes papiers et argent, et n’ayant pas du tout
l’intention de faire du lèche vitrine, ni de retourner dans les lieux
pieux, je prie mon brancardier JF de faire plutôt dans l’insolite !
Le temps est splendide.
Et nous voilà pour plus d’une heure sur
la terrasse peu connue du centre N D. avec une vue à 360 ° à vous couper
le souffle ! Plus de parole, plus de bruit, plus d’agitation, seulement
le silence de la contemplation et de la louange
Cerise sur le
gâteau
JF, à qui j’ai conté mes réticences,
excellent pédagogue, m’emmène pour un fabuleux et inoubliable
rendez-vous ! Je resterai sobre, mais sachez que Marie, ce jour là
portait une robe blanche, un peu rustique, un peu rugueuse, tricotée
dans de la laine de mouton… la laine des moutons des Pyrénées, elle m’a
autorisé à mettre ma main sur son ventre et j’ai senti les vibrations de
la vie comme pour toutes les femmes du monde.
Que dire de
plus ???
Ah si si !!!
Des franciscains en fête, c’est
rigolo ! Les bures virevoltent dans tous les sens ! Des franciscains qui
causent, c’est souvent très intéressant, des franciscains qui chantent,
c’est souvent très gai, des franciscains qui prient c’est ad
Francheville (69)
mirable, mais le top du top ce sont des
franciscains qui prennent soin de l’autre, qui lavent les pieds comme le
Seigneur et François leur ont montré… si, si, ça existe !alors, là c’est
beau à en mourir !!!!
Moi, à Lourdes ? J’en rêve ! Vivement
l’année prochaine ! Et oui, souvent femme varie !!!
Merci Laure !
Merci l’homme des rendez-vous !
Merci l’homme des rendez-vous !
Bernadette Wecxsteen
|